D’où vient cette disparition de la plage du Rayolet ?

La Plage du Rayolet – Avant – Après.
À gauche, la Plage du Rayolet dans les années 80 : il y avait plus de 15 mètres de plage au niveau du Calypso. À Droite, la Plage du Rayolet en 2022 : il n’y a plus de plage !

La grande question que l’on peut se poser est: qu’est-ce qui a provoqué la disparition progressive de cette plage comparativement aux autres plages? Est-ce la montée des eaux, comme le disent certains?1 Est-ce la seule érosion naturelle comme le pensent d’autres ? Mais alors, si le phénomène est exclusivement d’origine naturelle, pourquoi une seule des six plages de Six-Fours-les-Plages aurait disparu et pas les autres ? Pourquoi l’érosion naturelle ou la montée des eaux n’aurait-elle frappé sélectivement que la Plage du Rayolet et épargnerait les cinq autres plages de Six-Fours? Examinons les arguments habituellement avancés.

  • La faute à la « montée des eaux » ? On a raison de s’inquiéter de la montée des eaux pour les 30 prochaines années. Mais pour l’instant, le niveau de l’eau monte (à Marseille) de 2,6 millimètres par an et, d’après les graphiques des scientifiques, entre 1980 et 2020 l’eau de la Mer Méditerranée serait montée de moins de 8 cm.2 Petit calcul mathématique. Imaginons une plage de 10 m de large, avec une pente de 10%. Si l’eau monte de 7,5 cm en 30 ans, de combien de mètres la plage va-t-elle se rétrécir? Réponse: 75 cm. La plage au lieu de mesurer 10 m, mesurera 9,25 m. La disparition complète de la plage ne résulte donc pas – à plus de 90% et pour l’instant – de la montée des eaux.
  • Est-ce uniquement une question d’érosion naturelle ? L’érosion du littoral est indiscutable. Toutefois, on ne constate pas la même disparition pour les autres plages de Six-Fours : plage du Cros, plage de la Coudoulière, plage de Roches Brunes, plage de Bonnegrâce, etc. Ces plages existent toujours. En fait, on constate même le phénomène inverse : plusieurs plages, comme la plage de Bonnegrâce ou la plage du Cros, se sont agrandies (voir photos ci-dessous). Seule la plage du Rayolet est en train de disparaître complètement. A priori, l’érosion naturelle est partout. Pourquoi une seule plage aurait disparu ?
La Plage du Cros Avant – Après. En 30 ans, la plage du Cros s’est agrandie !

Un facteur pas du tout naturel: le « nettoyage » des posidonies pendant 30 ans

Outre une partie d’érosion naturelle, il y a d’autres facteurs (comme la bétonisation du cours de la rivière du Rayolet). Mais l’un des facteurs les plus importants semble avoir été le « nettoyage » de la plage, pendant une trentaine d’années, des « banquettes » de posidonies. Chaque matin, pendant la période estivale, des tractopelles venaient retirer les algues accumulées sur la plage. Le nettoyage mécanique au moyen de bulldozers, des années 1980 aux années 2010, a fortement dégradé la plage du Rayolet. Pour deux raisons :

  • Les banquettes de posidonies contiennent entre 5% et 85% de sable. Chaque jour, tout en retirant des camions et des camions d’algues mortes (les fameuses posidonies), les pelleteuses retiraient également du sable. Au bout de 20-30 ans de tractopelles quotidiens, le niveau du sable est descendu de plus d’un mètre ! Ce que nous constatons, en effet, n’est pas que l’eau est montée, mais que le niveau du sable, devant les murs des riverains, a baissé d’au moins un mètre ! Résultat, la mer a avancé et la plage disparaît. Si l’on recommence le même calcul mathématique: que se passe-t-il si, pour une plage de 10 m de large et avec une pente de 10%, on retire 1 m de sable en hauteur? Réponse: la plage est réduite à zéro = 0 m.
  • Les « banquettes de posidonies » constituent des boucliers naturels (et écologique) de protection des plages contre l’érosion. L’hiver, elles peuvent dépasser 1 mètre de hauteur. Elles maintiennent le sable en place et protègent la plage de la houle. En supprimant les banquettes de posidonies, le sable n’est plus retenu sur la plage et s’en va par forte houle. De plus, les sédiments produits par la dégradation de ces posidonies fournissaient des nutriments à l’écosystème, dont les herbiers vivants de posidonies stabilisant le sable dans les fonds marins.
Tractopelle, ici sur la plage du Cros

Était-ce une bonne idée de retirer les posidonies?

Laissons la parole à des spécialistes : « Dans les années 1980s, après un siècle de tourisme posidonies-compatible (…), les opérateurs du tourisme et certains maires de communes littorales ont ‘vendu’ le concept de plages artificiellement ‘propres’, c’est-à-dire libres de posidonies (…). Le ‘nettoyage’ des plages, qui fait souvent appel à des engins lourds, constitue la première étape d’un dramatique ‘cercle vicieux’. Les plages, désormais non-protégées, sont emportées lors des tempêtes ; il s’ensuit de coûteuses opérations de ré-ensablement ; ce sable, emporté à son tour, ensevelit et détruit les herbiers adjacents de P. oceanica ; or ces herbiers protègent également les plages contre l’érosion ; leur régression accélère donc le recul des plages ».[1]


[1] Boudouresque, Charles et al. (2017). The high heritage value of the Mediterranean sandy beaches, with a particular focus on the Posidonia oceanica « banquettes »: a review. Scientific Reports of Port-Cros National Park. 31. 23-70, p.24.

Du point de vue de la conservation des plages, mieux vaut laisser les posidonies. À Sanary, la plage de Portissol gagne du terrain sur la mer grâce aux posidonies

Pourquoi est-ce la seule plage à disparaître ?

Pendant environ 30 ans, la Mairie de Six-Fours a fait passer tous les matins des tractopelles pour retirer les posidonies. Certes, elle l’a fait sur la plage du Rayolet comme sur les autres plages. Mais la grosse différence : sur les cinq autres plages la Mairie a compensé le phénomène du passage des tractopelles en remettant du sable ou du gravier, parfois des milliers de tonnes (voir par exemple: « D’où vient le sable ajouté sur nos plages? » : 8752 M3 d’herbes de posidonies qui ont été retirées des plages de Six-Fours en 2012 et 9000 tonnes de gravier ont été commandés pour la seule plage de Bonnegrâce; ou « engraissement de la plage des Roches Brunes ») . Cela sans parler des travaux de préservation sur d’autres plages de Six-Fours, où la Mairie a, par exemple mis des enrochements en forme de « T » dans l’eau pour casser les vagues (par ex. La Coudoulière). La plage du Rayolet est la seule plage à ne pas avoir bénéficié de ces « engraissements » ou travaux d’entretien pour compenser les dégradations provoquées par le retrait des posidonies. Il n’y a jamais eu de rajout de sable sur la plage du Rayolet (ni d’enrochement pour casser les vagues et maintenir le sable en place). Résultat de cette différence de traitement : les autres plages existent toujours et la plage du Rayolet est la seule des 6 plages de ce rivage à avoir disparu!

Ajout de sable sur la plage des Roches Brunes en 2013
Enrochement en forme de « T » à la plage de la Coudoulière, pour maintenir
le sable en place.

  1. Voir par exemple: « La Plage du Rayolet à Six-Fours : Un paradis perdu à cause de la montée des eaux », Var Actu, 4 septembre 2023: https://www.varactu.fr/la-plage-du-rayolet-a-six-fours-un-paradis-perdu-a-cause-de-la-montee-des-eaux/ ↩︎
  2. Depuis 1885, le niveau de la Méditerranée a progressé de 16 cm à Marseille (selon le le marégraphe de Marseille). https://www.20minutes.fr/marseille/1743499-20151203-marseille-niveau-mer-monte-16-cm-depuis-1885 ; https://www.grec-sud.fr/article-cahier/articles-du-cahier-mer-et-littoral/la-relation-entre-la-mer-et-le-climat-sur-la-cote-mediterraneenne/le-changement-climatique-sur-le-littoral-regional-et-en-mer/ ; https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-mer-littoral/48-niveau-des-oceans ↩︎